19e – La relégation – Le premier convoi de récidivistes

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août 312013
 

Article de l’Illustration n° 2282 du 20 novembre 1886

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Portail de la citadelle de Saint-Martin-de-Ré

Nous savons que la loi sur la relégation des récidivistes aux colonies a été votée le 27 mai 1865. Elle vient d’être appliquée pour la première fois.

Ce retard dans l’application de la loi tient à deux causes. L’une est l’indulgence des tribunaux; sachant qu’une peine de plus de trois mois entraînerait la relégation pour certains récidivistes, les juges, quand le délit à punir n’est pas très grave, reculent devant cette aggravation de peine et condamnent à trois mois seulement. L’autre est l’obligation imposée par la loi de ne reléguer que des individus ayant fait leur temps de prison. Ceci vous explique qu’il ait fallu dix-huit mois pour réunir le premier convoi qui vient d’être embarqué.

Il se compose de 438 individus qu’on a amenés des diverses prisons de France au dépôt de Saint-Martin-de-Ré. L’ancienne citadelle de cette île a été convertie en prison, en 1871, pour loger les hommes de la Commune, et l’aumônier, qui y est depuis seize ans, est plein de souvenirs sur le séjour qu’y fit Henri Rochefort et d’autres condamnés des conseils de guerre. Elle est devenue, depuis, le dépôt où les forçats attendent leur embarquement pour Nouméa. La vue d’un des bastions que je vous envoie donnera une idée de ces fortifications à la Vauban. J’ai fait aussi un dessin de la porte au moment où les récidivistes sortent pour aller s’embarquer. Avec son pont-levis et ses herses rébarbatives, elle a bien la mine qui convient à la porte d’un pareil établissement.

Embarquement des récidivistes

Embarquement des récidivistes

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Chemin de ronde de la citadelle de Saint-Martin-de-Ré

Les forçats ont été délogés de deux des casernes et les récidivistes y ont été installés. Ils y ont passé six semaines à attendre le paquebot qui les emporte, soumis à un régime un peu moins rigoureux que celui des prisons ordinaires. Mes trois dessins du dortoir, du réfectoire et du promenoir formeront un tableau très exact, je crois, de l’existence qu’ils y menaient.

Les dortoirs. – Les dortoirs étaient installés sur le type des dortoirs des forçats; des prévôts, choisis parmi les récidivistes, les surveillaient, et des gardiens faisaient des rondes incessantes pour maintenir l’ordre. Comme lit, un matelas, des draps et des couvertures. Pas plus que les forçats, les récidivistes n’avaient à leur disposition ni feu, ni lumière. Ils se couchaient aussitôt la nuit venue, et ne se levaient que lorsqu’il faisait jour.

Les dortoirs

Les dortoirs

La salle de réfectoire. – Cette salle sert en même temps de chapelle, on y dit la messe le dimanche. Les récidivistes faisaient deux repas par jour. Ils recevaient tous les matins un pain de 750 grammes, moins noir que celui de beaucoup de nos paysans et mieux fait. On leur donnait un quart de vin après le déjeuner, ce que n’ont point les soldats, et de la viande quatre fois par semaine. Ceux qui avaient de l’argent pouvaient acheter des plats supplémentaires jusqu’à concurrence de quarante centimes, maximum de dépenses qu’on ne peut pas dépasser. On leur permettait le tabac à chiquer et le tabac à priser. En somme pour la nourriture, comme pour le coucher, le sort des récidivistes au dépôt n’avait rien de particulièrement pénible.

Le réfectoire des condamnés à Saint-Martin-de-Ré

Le réfectoire des condamnés à Saint-Martin-de-Ré

C’est là, au réfectoire, tous les visages étant tournés vers moi, que j’ai pu examiner le mieux le triste ramassis de misérables dont la société allait se débarrasser. L’administration pénitentiaire, pour épargner une honte inutile aux familles, avait mis comme condition à ma visite que je ne prendrais aucun portrait et que je ne donnerais aucun nom. Mon dessin, pris sur nature, n’en reproduit pas moins, malgré cette restriction, le spectacle étrange et impressionnant où toutes les laideurs morales et physiques étaient confondues : des figures flêtries par le vice et anémiées par les fréquents déjours dans les prisons; des têtes de dogues aux grosses mâchoires et des têtes de fouines rusées et pointues. Le plus chevronné de tous, un homme de quarante-trois ans, en était à sa quarante-sixième condamnation. D’autres en avaient quarante-deux, trente-six, vingt-quatre. La moyenne était de douze à quinze. En somme, des incorrigibles, chez qui tout ressort moral était irrémédiablement brisé. Loin d’affecter du cynisme, la plupart avaient plutôt l’air humble, oblique et louche, hypocrite et mielleux, comme s’ils se faisaient moins d’illusion que personne sur leur propre abjection.

La cour-promenade. – Dans la cour, où ils se groupaient par deux et par trois, il n’y avait plus cette impression d’ensemble, mais on apercevait mieux les allures individuelles, presque tous portant encore leurs effets particuliers. On reconnaissait là le vagabond, effroi de nos paysans, qui erre dans les campagnes, mendiant ici, demandant là avec menaces et volant quand l’occasion s’en présente; type pittoresque, chargé de haillons et qui a quelque chose de la démarche des bêtes sauvages, dont il a embrassé la vie; le rôdeur de barrières avec l’ignoble casquette à pont et la cravate de couleur voyante; l’employé infidèle, coutumier de détournements, qui essaie de garder les manières d’un monsieur dans l’immonde milieu où il est tombé; le camelot des villes, bonneteur et escroc, à la physionomie canaille et rouée.

La cour-promenade

La cour-promenade

Les vagabonds dominaient, dans la proportion de 60 p. 100. Ensuite les motifs de condamnation les plus fréquents étaient le vol, l’escroquerie, la rupture de ban et l’attentat aux moeurs.

Les récidivistes étaient soumis au travail. On leur faisait effilocher de vieilles cordes pour en faire des étoupes à calfater les navires. Je vous envoie le croquis d’un atelier.

Atelier

Atelier

Ils ont toujours témoingné très peu d’entrain pour cette besogne. Tandis que les forçats, leurs voisins, arrivent à produire une moyenne de deux francs par jour, eux n’ont jamais dépassé vingt-sept centimes.

Les moyens de châtiment employés contre eux étaient les mêmes que pour les forçats. Il n’y en a qu’un, du reste, c’est la cellule. Je vous en ai dessiné une. 

Une cellule

Une cellule

Figurez-vous une pièce toute blanche, des murs blancs, le plafond blanc, absolument nue, ayant pour tout mobilier une planche inclinée qui sert de lit et, au pied de ce lit, une chaîne, la manille, qu’on passe au pied du condamné. Il tombe de toute cette blancheur un ennui qui fait froid aux os. Jadis les moyens de répression étaient bien plus cruels; on conserve, au magasin des fers

Magasin des fers

Magasin des fers

des chaînes singulièrement lourdes et ce qu’on appelait le lit de justice

Lit de justice

Lit de justice

, où les forçats dormaient accouplés deux à deux et l’anneau de leur chaîne passé dans une tringle. Ce ne sont plus là que des souvenirs, le lit ne sert plus et les chaînes sont devenues des ornements d’un genre assez lugubre qui festonnent le mur.

L’embarquement. – Avant de s’embarquer, les récidivistes ont dû revêtir un uniforme créé pour eux, une vareuse et un pantalon gris, et un chapeau mou, ront et gris aussi. Ils ont reçu, en outre, chacun une musette de soldat pour y enfermer les objets laissés en leur possession.

Ils ont défilé, surveillés et conduits par des soldats. Une petite anse, ménagée dans le rempart devant la porte de la citadelle, est remplie d’eau à marée haute. C’est là qu’ils se sont embarqués. Des chalands venaient les chercher et les transportait sur l’aviso le Travailleur. Je vous ai fait un dessin de la scène qui ne laissait pas d’être impressionnante. Le Travailleur les a transportés à son tour dans la rade de l’île d’Aix où ils ont été définitivement embarqués à bord du paquebot la Ville-de-Saint-Nazaire affrêté par l’Etat pour les emmener à l’ile des pins, près de la Nouvelle-Calédonie.

Il me paraît intéressant d’ajouter qu’à leur arrivée au dépôt, tous les récidivistes étaient extrêmement irrités. Ils avaient purgé leur condamnation à la prison. Ils se considéraient comme en règle avec la justice et demandaient leur mise en liberté. Quelques uns ont menacé plaisamment le directeur, M. Solari d’écrire à leur député s’il ne les relâchait pas sans délai. M. Solari se contenta de faire afficher la loi de 1885 au réfectoire, où tous purent la lire, et l’agitation se calma.

L’idée de quitter la patrie, de faire un long voyage sur mer et d’aller dans des pays inconnus les épouvantait. Il n’en est guère qui se soient embarqués de bon coeur. Les délits qu’ils avaient l’habitude de commettre les avaient exposés, jusqu’à présent, à quelques jours ou quelques mois de prison seulement; ils risquaient cette peine pour vivre dans la société comme des loups dans un bois, sans cesse traqués mais aimant quand même leur existence d’aventures. Cette relégation qui les arrache au théâtre naturel de leurs exploits, les déconcerte complètement. A voir l’impression produite sur les individus de ce premier convoi, on peut considérer que l’effet de la nouvelle loi sera considérable parmi les chenapans.

(Cet article est un ancien article qui se trouvait sur mon site généalogique que je viens de fermer)

Nicolas Pessiot (1854-1900), un arrière-arrière-grand-oncle relégué en Guyane

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août 312013
 

Nicolas Pessiot est le grand-oncle de mon grand-père paternel André Pessiot. Il est né le 26 octobre 1854 à Cours-les-Barres (18) de père inconnu et de Jeanne Pessiot. En 1861 nait son frère Pierre, lui aussi de père inconnu.

Mon grand-père n’avait jamais entendu parler de ce grand-oncle alors qu’il a pourtant été élevé par son grand-père, Pierre frère de Nicolas. Il faut dire qu’il ne savait pas non plus, avant que nous n’entreprenions des recherches généalogiques, que son grand-père était né de père inconnu. On cultivait bien les secrets chez les Pessiot…

C’est tout à fait par hasard que j’ai appris son existence. En effet Nicolas Pessiot porte le prénom de son grand-père, et c’est suite à la demande de l’acte de décès de cet ancêtre (dont je ne connaissais pas la date), que la mairie de la Guerche-sur-l’Aubois m’a envoyé la transcription de l’acte de décès d’un Nicolas Pessiot décédé en 1900 à Saint-Jean en Guyane.

Etant donnée l’origine sociale de Nicolas, j’ai bien entendu pensé qu’il avait été bagnard, mais j’en était restée là, jusqu’à ce que le hasard me sourie encore une fois.

En faisant une recherche sur le nom Pessiot sur Internet comme je le fais régulièrement pour m’amuser, je suis tombée sur une page concernant l’histoire de Nargis dans le Loiret, et notamment sur une page consacrée à la construction du canal du Loing.

Voici ce qu’y écrivait Michel Fauvin :

Déjà, le 7 septembre, un dénommé Nicolas Pessiot, âgé de 31 ans, terrassier, sans domicile fixe, avait frauduleusement soustrait une certaine quantité d’effets d’habillements au préjudice des nommés Tardivelle, Godeau et Morizeau avec lesquels il travaillait. Il avait également dissipé, au préjudice des mêmes, une somme d’argent qui ne lui avait été remise qu’à titre de mandat pour en faire un usage ou un emploi déterminé et à charge d’en rendre compte. Cet individu était un repris de justice, plusieurs fois condamné et contre lequel plusieurs mandats d’arrêt avaient été lancés. Le tribunal de police correctionnelle de Montargis, dans son audience du 20 octobre 1886 le condamne à six mois de prison et aux dépens.

Cette page a aiguisé ma curiosité et j’ai commencé à entreprendre quelques recherches sur Nicolas. Je me suis donc rendue à Orléans pour consulter le jugement cité par Michel Fauvin :

Archives départementales du Loiret : cote 3 U 2360.

6 octobre 1886 Jugement n°196 Ministère public contre Pessiot Nicolas

Audience publique de police correctionnelle du mercredi six octobre 1886, heure de midi, tenue par messieurs ayant voix consultation, En présence de Monsieur Rempler Procureur de la République, assistés de Maître Courtin comme greffier.Entre Monsieur le Procureur de la République plaigant et demandeur suivant exploit de citation de Emile Bricon huissier à Montargis en date du du 30 septembre 1886 visé pour timbre et enregistré.Comparant par Monsieur le Procureur … d’une part : Et le nommé Pessiot, Nicolas, agé de 31 ans, terrasier, né le 26 octobre 1854 à Cours-les-Barres arrondissement de St Amand (Cher), fils de père inconnu et de Jeanne Pessiot célibataire sans domicile fixe. Prévenu d’avoir le sept septembre 1886 à Nargis, 1° frauduleusement soustrait une certaine quantité d’effets d’habillement au préjudice des nommés Tardivelle Goleau et Morizeau. 2° détourné ou dissipé au préjudice des mêmes individus une certaine somme d’argent qui ne lui avait été remise qu’à titre de mandat pour en faire un usage ou un emploi déterminé et à charge d’en rendre compte. Comparant en personne… d’autre part Lecture des pièces données à l’audience Oui les témoins en leurs dépositions après avoir prété serment de dire toute la vérité et rien que la vérité. Oui le prévenu en son interrogatoire Après l’audition des témoins, Monsieur le Procureur de la République demande la remise de la cause à quinzaine pour prendre de nouveaux renseignements sur le prévenu. Le tribunal faisant à la demande de M. le Procureur de la République remet l’affaire à une audience ultérieure afin de faire des nouvelles recherches contre le prévenu. Ce qui s’exécutera selon la loi.

Je n’ai pas trouvé la suite de cette affaire dans les semaines suivantes dans les jugements du tribunal de Montargis… Pourtant Nicolas Pessiot a bien été condamné à 6 mois de prison.

Il sera ensuite encore condamné à 6 mois de prison et à la relégation par le tribunal de Pithiviers dont les archives n’existent plus pour cette période aux Archives départementales du Loiret.

Grâce au Fil d’Ariane un bénévole (merci Jean-Fred) a été consulter pour moi le dossier du relégué Nicolas Pessiot au CAOM (Centre des Archives d’Outre-Mer). J’ai alors appris que Nicolas n’en était pas à son premier délit, loin de là, voici la liste de ses condamnations :

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| Date de      | Cours ou  | Nature des | Nature et | Faits ou   | Lieux où   |  Date de   | Date de    |
| condamnation | tribunaux | crimes et  | durée des | décisions  | les peines |  l'entrée  | la sortie  |
|              |           | délits     | peines    | gracieuses | ont été    |            |            |
|              |           |            |           |            | subies     |            |            |
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| 08/01/1880   | Nevers    | Vol        | 6 mois de |            |            | Jugement par défaut     |
|              |           |            | prison    |            |            |            |            |
|=======================================================================================================|
| 03/06/1880   | Bourges   | Abus de    | 2 ans de  |            |            | 24/04/1880 | 17/06/1880 |
|              | (Cour)    | confiance  | prison    |            |            |            |            |
|              |           |            | confondue |            |            |            |            |
|              |           |            | avec      |            |            |            |            |
|              |           |            | celle de  |            |======================================|
|              |           |            | 6 mois de |            | Bône,      | 15/07/1880 | 24/04/1882 |
|              |           |            | Nevers du |            | pénitencier|            |            |
|              |           |            | 8 janvier |            | militaire  |            |            |
|              |           |            | 1880.     |            |            |            |            |
|              |           |            | Exécutoire|            |            |            |            |
|              |           |            | du 24     |            |            |            |            |
|              |           |            | avril 1880|            |            |            |            |
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| 13/09/1884   | Nevers    | Vol        | 1 an 1    |            |            | 13/09/1884 | 18/10/1884 |
|              |           |            | jour de   |            |======================================|
|              |           |            | prison    |            | Fontevrault| 19/10/1884 | 14/09/1885 |
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| 20/10/1886   | Montargis | Vol        | 6 mois de |            | Orléans    | 20/10/1886 | 27/10/1886 |
|              |           |            | prison    |            |            |            |            |
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|                                                                                                       |
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| 09/05/1876   | Conseil de| Désertion  | 3 ans de  | gracié du  |            | 09/05/1876 | 14/05/1876 |
|              | guerre de | en temps de| prison    | reste de sa|======================================|
|              | Châlons-  | paix avec  |           | peine par  | Paris,     | 15/05/1876 | 16/11/1878 |
|              | sur-Marne | emport     |           | décision du| Fort de    |            |            |
|              |           | d'affut    |           | 31 octobre | Bicêtre    |            |            |
|              |           |            |           | 1878       |            |            |            |
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| 23/02/1880   | Mons,     | Vol        | 2 mois de |            |            | 23/02/1880 |            |
|              | Belgique  |            | prison    |            |            |            |            |
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| 23/03/1880   | Mons,     | Vol        | 15 jours  |            |            |            | 23/03/1880 |
|              | Belgique  |            | de prison |            |            |            |            |
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En somme à partir de l’age de 22 ans jusqu’à sa mort à 46 ans, il n’a connu qu’environ 2 ans de liberté.

(Cet article est un ancien article qui se trouvait sur mon site généalogique que je viens de fermer).